Impact économique de la défense

Jean Belin et Julien Malizard, Titulaire et titulaire adjoint de la Chaire

Introduction

La crise sanitaire a provoqué une crise économique mondiale. Tous les continents, tous les pays sont touchés. Pour atténuer les effets de la crise sur notre économie, un plan d’urgence économique a été mis en place en France, il sera suivi d’un plan de relance au niveau national et européen. Des arbitrages budgétaires devront être effectués, certains secteurs seront plus ou moins prioritaires. Cette priorité sera déterminée par des critères politiques, sociaux ou environnementaux mais, compte tenu de la situation économique, l’impact économique de ces investissements aura une grande importance [1].

Dans ce contexte, l’impact économique de la défense a fait l’objet de plusieurs tribunes [2]. Aussi, pour éclairer ces débats, il nous a semblé utile de synthétiser un certain nombre de résultats obtenus dans la littérature et permettant de mieux connaitre l’impact de la défense sur l’économie et de comprendre les mécanismes de transmission. Comparée à d’autres branches de l’économie, l’économie de défense est un domaine de recherche encore trop peu développé mais un certain nombre d’études ont été réalisées depuis une dizaine d’années.

L’objectif premier du système de défense et de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) est d’agir sur la sécurité et la souveraineté du pays. Cet objectif permet de préserver de la valeur, et de défendre nos intérêts. Néanmoins, il reste très difficile pour les économistes, en raison des problèmes de mesures, de donner une valeur économique à cet output. L’impact économique du système de défense se mesure alors le plus souvent à partir des externalités : effets sur l’activité, l’emploi, la R&D, etc. Ce sont ces externalités qui sont mesurées par les économistes. Cette newsletter vise à présenter les résultats publiés dans des revues académiques sur le cas français.

Dans un premier temps, nous présenterons les résultats obtenus concernant la place de la BITD dans l’économie nationale et, dans un second temps, nous analyserons l’impact multiplicateur de la dépense de défense.

Les entreprises de la BITD occupent une place importante dans le système économique français

Comme tout secteur régalien, la place d’un secteur dans l’économie nationale, en termes d’activité, d’emplois ou de recherche, dépend en grande partie du niveau de dépenses publiques réalisées dans ce secteur. La politique de défense mise en place depuis 1945, visant à l’indépendance stratégique et au développement d’une industrie de défense autonome, a nécessité des moyens financiers importants. Le poids de la défense dans le PIB a ensuite eu tendance à décroitre depuis la fin de la seconde guerre mondiale mais constitue encore le troisième poste budgétaire avec plus de 1,8% du PIB en 2019. Depuis quelques années, l’effort de défense au niveau national et européen s’est intensifié en raison du contexte sécuritaire et de l’augmentation des budgets de défense sur les autres continents [3].

Avec ces évolutions budgétaires depuis 1945, la place de la défense a été modifiée, mais l’activité industrielle défense occupe encore une place importante en France. L’activité des entreprises de la BITD génère environ 200 000 emplois directs (paiements directs) et indirects (sous-traitants) et un grand nombre d’emplois induits (générés par les consommations des employés directs et indirects) [4]. L’analyse de leur structure montre qu’il s’agit d’emplois industriels (ingénieurs, techniciens, ouvriers…) et qualifiés (chercheurs, cadres …). Les entreprises de la BITD occupent également une place importante au niveau de la recherche et de l’innovation nationale. Elles réalisent presqu’un quart des recherches et emploient un quart des chercheurs en entreprise [5]. Elles déposent également une part importante des brevets français pour leurs activités civiles et de défense et participent à la structuration des réseaux de recherche, notamment par la forte implication de la DGA ou des entreprises de la BITD dans les pôles de compétitivité. En termes de balance commerciale, les exportations de matériel militaire contribuent positivement au solde commercial national pour 6,7 milliards en 2017 et 6,9 milliards en 2018 d’euros [6]. Les exportations, de biens civils et militaires, des entreprises de la BITD représentent environ 20% des exportations des entreprises françaises [7].

Enfin, cette activité défense est répartie sur l’ensemble du territoire français et contribue au maintien de l’activité dans de nombreuses zones industrielles sous-dotées. La BITD a aussi souvent remplacé des sites militaires fermés suite à la réorganisation géographique de la défense (Meuse, Finistère, Manche ou encore Indre) [8].

Quel impact multiplicateur des dépenses publiques dans la défense ?

La question la plus débattue dans la communauté académique est celle de l’impact macroéconomique des dépenses de défense. Cette question est traitée dans la littérature à partir d’estimations sur l’impact multiplicateur des dépenses publiques de défense sur le PIB national. Elle s’insère dans une littérature beaucoup plus large sur l’impact des dépenses publiques en général et notamment sur leur caractère contra-cyclique [9].

Les études économétriques sont toujours confrontées à des difficultés importantes notamment dans le domaine de la défense pour des raisons d’accès aux données sur longue période. Elles sont donc soumises à des limites mais l’effet multiplicateur des dépenses publiques dans le domaine de la défense apparait élevé [10]. Une raison tient dans la composition des dépenses de défense puisque les dépenses d’équipement génèrent des retombées favorables sur le taux de croissance du PIB [11]. L’étude du Cercle des économistes, également sur données françaises, obtient un multiplicateur de dépense publique sur le PIB de 2 au bout de 10 ans dans la défense. Cela signifie que chaque milliard d’euros investi dans la BITD génère 2 milliards d’activité (PIB) supplémentaire au bout de 10 ans. Les études à l’étranger confirment l’effet positif des dépenses de défense et en particulier des dépenses d’acquisition [12].

Une question importante pour la valeur du multiplicateur et la compréhension des mécanismes de transmission est le fait de savoir si les dépenses publiques (ici de défense) favorisent ou au contraire évincent les dépenses privées. Les études économétriques montrent qu’il s’agit de dépenses complémentaires et qui n’évincent pas les dépenses privées (investissement et R&D). Les dépenses d’équipement du ministère des armées sont complémentaires à l’investissement privé, il n’y a pas de phénomène d’éviction [13]. Par ailleurs, les dépenses de R&D défense favorisent la R&D privée des entreprises [14].

Ces résultats économétriques sont cohérents avec les résultats obtenus et les mécanismes de transmission mis en évidence dans plusieurs études concernant le civil. L’effet multiplicateur des dépenses d’investissement est supérieur à celui des dépenses de fonctionnement et cet effet est d’autant plus important que les chaines de production sont nationales [15].

Les dépenses d’équipements militaires ou de R&D sont, en effet, des dépenses d’investissement. Elles concentrent 80% de l’investissement public de l’Etat. D’un point de vue théorique, l’impact économique de ces dépenses est plus important que celui des dépenses de fonctionnement, qui correspondent à des dépenses de consommation. Les dépenses d’investissement vont générer des retombées de nature à stimuler la productivité du secteur privé alors que les dépenses de consommation ne correspondent qu’à des transferts, sans incidence sur la productivité.

De même, pour des raisons stratégiques, une priorité est donnée à la production nationale dans le domaine de la défense. Les chaînes de production sont donc plus nationales que dans le reste de l’économie. Cette priorité à la production nationale se traduit par un effet multiplicateur plus important.  Les entreprises de la BITD externalisent également davantage leur R&D vers des entreprises françaises (82% de la R&D externalisée est réalisée par des entreprises françaises) que les entreprises civiles (52%). Une plus grande partie de l’investissement initial restera donc sur le territoire national. De même, les entreprises de la BITD sont caractérisées par une création de valeur ajoutée plus élevée que les autres entreprises. La meilleure capacité des entreprises de la BITD à créer des richesses augmente également la valeur du multiplicateur de dépense publique.

Des arguments plus qualitatifs (existence d’agences, transmission et traitement de l’information…) sont également mis en avant par certains auteurs, en France ou à l’étranger, pour expliquer l’efficacité des dépenses de défense. En France, le ministère des armées, et plus particulièrement la DGA, a mis en place depuis de longues années des instruments de suivi et de pilotage de la BITD [16]. En raison de son efficacité, des auteurs préconisent ainsi d’appliquer le modèle de pilotage de la défense à certains secteurs civils comme l’énergie [17].

Conclusion

La Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) contribue à la sécurité et à la souveraineté du pays. Elle a également un impact économique conséquent, en matière d’emplois, de balance commerciale, d’investissement et de recherche. Les études académiques montrent qu’il existe un effet positif des dépenses de défense au niveau macroéconomique, qui transite essentiellement par les dépenses d’équipement du ministère en tant qu’investissement public. Cet effet global peut s’expliquer à l’échelle microéconomique par des performances plus fortes des entreprises de la BITD ainsi que par une position centrale au sein du système national d’innovation. Une prochaine newsletter et un document de travail expliqueront les problèmes méthodologiques auxquels nous sommes confrontés lors de ces études.


[1] Voir cette récente tribune d’André Torre : https://theconversation.com/quels-secteurs-strategiques-pour-lavenir-de-la-france-138831

[2] Notamment, Françoise Dumas (présidente de la commission défense de l’assemblée nationale) https://www.lefigaro.fr/vox/economie/francoise-dumas-le-budget-de-la-defense-doit-etre-plus-que-jamais-preserve-20200505, Christian de Boissieu https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-un-plan-de-relance-pour-la-defense-1204431, Challenges https://www.challenges.fr/entreprise/defense/un-plan-de-relance-pour-la-defense-une-bonne-idee_710395

[3] https://www.iiss.org/blogs/military-balance/2018/02/european-defence-spending

[4] Source Ministère des armées

[5] Etude Observatoire de l’Armement (DGA), Belin, Guille & Masson (2012-2015).

[6] Rapport au parlement 2019, le chiffre des livraisons retrace uniquement les sorties physiques du territoire national. Il ne recouvre pas les services qui peuvent y être associés.

[7] 20,7% en 2016 et 19,6% en 2017, Ecodef n°107, mai 2017, OED, SGA, Ministère des armées.

[8] J. Droff et J. Malizard, « Place et rôle structurant des industries de défense dans la réorganisation de la carte militaire en France », Revue Défense Nationale 2017.

[9] A. Auerbach et Y. Gorodinchenko, Measuring the output responses to fiscal policy, American Economic Journal: Economic Policy, 4(2), 2012

[10] J. Malizard, Opportunity cost of defense: an evaluation in the case of France, Defence and Peace Economics, 24(3), 2013.

[11] J. Malizard, « Dépenses militaires et croissance économique, le cas français », Revue Economique, 65(3), 2014.

[12] V. Ramey, “Identifying government spending shocks: it’s all in the timing”, Quarterly Journal of Economics, 2011.

[13] J. Malizard (2015), Does military expenditure crowd out private investment? A disaggregated perspective for the case of France, Economic modelling, 46, p. 44-52

[14] E. Moretti, C. Steinwender, J. Van Reenen, “The Intellectual Spoils of War? Defense R&D, Productivity and International Spillovers”, NBER Working Paper No. 26483, November 2019.

[15] S. Leduc et D. Wilson, Roads to prosperity or bridges to nowhere? Theory and evidence on the impact of public infrastructure investment, NBER Macroeconomc annual, 2012

[16] J. Belin, J. Malizard et H. Masson, “Chapter: French Defence Industry” dans The Economics of the Global Defence Industry (Ed. K. Hartley, J. Belin), Taylor & Francis, December 2019.

[17] W. B. Bonvillian, R. Van Atta, “ARPA-E and DARPA: Applying the DARPA model to energy innovation”, Journal of Technology Transfer, 2011.