Synthèse du webinaire “Investissements de défense : Quelle contribution face aux enjeux économiques actuels ?” (Les entretiens de l’ECODEF #1 / le 7 juillet 2021)

La Chaire vous propose une synthèse du premier numéro de la série de webinaires “Les entretiens de l’ECODEF”, qui a traité du sujet des investissements de défense.

Afin de permettre à son public de mieux appréhender les enjeux économiques des activités de défense, la Chaire a organisé le premier webinaire d’une série intitulée “Les entretiens de l’ECODEF”. Ces webinaires permettront de présenter les résultats des travaux des chercheurs en économie de défense sous forme d’entretiens.

Le premier numéro intitulé “Investissements de défense : Quelle contribution face aux enjeux économiques actuels ?” a eu lieu le mercredi 7 juillet, de 8h30 à 9h30. Olivier Martin (Président du Comité de pilotage de la Chaire Économie de défense – IHEDN) a posé plusieurs questions à Julien Malizard (Titulaire adjoint de la Chaire Économie de défense – IHEDN).

Le concept d’autonomie stratégique, singularité française en matière de politique de défense a une traduction économique (Fontanel et Hébert, 1997) : un budget de défense élevé, une part consacrée à la R&D et aux équipements structurellement supérieure aux alliés européens et une industrie de défense conçue dans un objectif d’autonomie et de souveraineté.

Graphique 1 : Évolution du budget de défense (en millions de dollars constants), source : SIPRI

En pratique, la place de l’investissement de défense dans l’économie française est majeure. Les dépenses de défense (équipement et fonctionnement) avec pensions représentent, en 2019, 44 milliards d’euros soit 1,84% du PIB et les dépenses d’équipement (acquisition et R&D) concentrent près de 80% des investissements de l’État. Ces investissements génèrent de l’activité industrielle, des emplois (200 000 directs et indirects en France dans la BITD, soit plus de 5% des emplois industriels en 2020), de la R&D et contribuent à améliorer le solde de la balance commerciale (sur les 3 dernières années, 7 milliards d’euros d’excédent ont été générés par la défense).

Partant de ce constat, l’impact économique de la défense est considéré comme positif en France selon les différents travaux de la littérature économique[1] puisque le multiplicateur de défense est estimé comme supérieur à 1 (un euro investi génère plus qu’un euro de retombées économiques). C’est une conséquence de la place particulière que joue la défense dans les finances publiques. En effet, une explication de l’effet positif sur l’activité transite par la composition du budget de défense (Malizard, 2013). Les dépenses d’équipement exercent ainsi un effet positif sur l’activité économique (PIB) par des effets de débordement technologique (Ruttan, 2006) et une amélioration de la productivité du secteur privé (Goel et al. 2008) alors que l’effet des dépenses de fonctionnement (essentiellement du salaire) sur l’activité est non significatif. Ce résultat est globalement cohérent avec ceux observés dans la littérature économique sur les multiplicateurs aux États-Unis ou ceux liés aux investissements publics. En outre, les investissements de défense et les investissements privés (Malizard, 2015) sont complémentaires (absence d’éviction). Moretti et al. (2021) montrent ainsi qu’un accroissement de 10% des dépenses publiques de R&D de défense entraine une hausse de 5 à 6% des dépenses privées de R&D. Au niveau industriel, le multiplicateur estimé de la filière missile[2] est supérieur à 3, grâce aux efforts de R&D autofinancés par la filière et à la part importante de son activité à l’exportation.

Graphique 2 : La contribution fiscale de la filière missile en France en 2019

Plusieurs raisons expliquent l’importance de la valeur du multiplicateur de défense. Tout d’abord, le risque de « fuite » dans le circuit économique est limité car les processus de recherche et production sont considérés comme davantage nationaux que le secteur civil : en moyenne, la commande publique irrigue à 80% des entreprises résidentes (Andrieu et al., 2021) et même 95% dans le cas de MBDA. L’externalisation de la R&D est également plus faible dans le domaine de la défense que dans le secteur civil. Ensuite, les entreprises de la BITD jouent un rôle structurant dans le domaine industrie grâce à leur rôle d’intégrateur et leur capacité à choisir les acteurs les plus pertinents pour faire émerger les innovations (Belin et al., 2019). Enfin, l’impact macroéconomique peut transiter par des retombées technologiques puisque de nombreuses technologies de défense ont été redéployées dans la sphère civile (Mazzucato, 2015) ou ont été au cœur du processus de croissance après la 2nde guerre mondiale (nucléaire, micro-processeur, ordinateur, internet…). Le graphique 3 illustre ce potentiel de retombées technologiques.

Graphique 3 :     Exemple de retombées technologiques issues d’un smartphone (Mazzucato, 2015)

Enfin, les exportations jouent une influence forte dans le potentiel économique français. Belin (2015) montre que les firmes de la BITD ont des taux de valeur ajoutée (42,7% contre 40%) et des taux d’exportation (15% contre 10%) supérieurs à celles des firmes civiles. En utilisant une définition large de la BITD, en particulier les entreprises duales, Moura et Oudot (2017) indiquent que 20% des exportations françaises sont liées à la défense, ce qui est cohérent avec l’avantage comparatif de la France dans le domaine aéronautique. Au niveau des firmes, les exportations permettent de compléter les commandes nationales et donc garantir les compétences nécessaires aux besoins des armées françaises mais également de financer des programmes de R&D.

La discussion entre Olivier Martin et Julien Malizard a été suivie par une séquence de questions / réponses dont les principaux enseignements sont présentés ci-après (certains éléments de réponse présentés ci-après développent dans certains cas les réponses apportées en séance) :

  • Un effet positif de la défense est la Paix et la sécurité, le soutien au tissu industriel et à la R&D est un objectif pour assurer une forme de souveraineté industrielle, la démonstration que les dépenses de l’État en matière de défense pourraient avoir un effet fiscal positif me laisse rêveur, pourquoi n’est-ce pas le cas avec 15 milliards d’acquisitions ?

On ne peut prendre en compte le volume total des acquisitions par la France car il est considéré que la France devra toujours financer ces matériels de défense, soit principalement auprès de l’industrie française si son existence est assurée par le financement de la R&D correspondante, soit auprès de fournisseurs étrangers en cas d’absence de financement de cette même R&D (Martin, 2013).

Q. Comment expliquez-vous la frilosité des banques à financer et soutenir la BITD ?

R. Les raisons sont diverses. Sans entrer ici dans ce débat complexe qui fera l’objet d’un prochain webinaire, il convient de constater qu’en raison notamment d’évolutions sociétales importantes, les établissements bancaires voient sans doute toujours les mêmes aspects positifs à soutenir les activités de défense mais peuvent voir se renforcer ses aspects négatifs. Il est donc important que les acteurs impliqués sur ce sujet se rapprochent afin de mieux apprécier les enjeux liés aux opérations industrielles de défense.

Q. A quoi sont dues les bonnes performances économiques de la BITD (VA, exportations…) ? Est-ce l’influence de la R&D ?

R. La littérature économique montre une relation sans équivoque entre les performances des entreprises et leur capacité d’innovation, souvent mesurée par les dépenses de R&D (le processus d’innovation, étant plus difficile à appréhender). L’importance de la R&D est cruciale dès lors que la pression concurrentielle est forte. Deux éléments spécifiques à la défense sont à mentionner :

  • les acteurs de la défense concentrent une grande partie des moyens de l’innovation en France (Belin et al., 2019 ou Moura et Oudot, 2017).
  • les entreprises de la BITD sont centrales dans le « système national d’innovation » car elles sont à l’intersection de multiples entités (sphère privée, laboratoire public, universités etc.) et leur capacité à capter l’innovation est préservée par leur investissement en recherche fondamentale (Belin et al., 2019).

Plusieurs raisons peuvent expliquer les bonnes performances économiques de la BITD. On peut notamment citer :

  • la hausse des budgets de défense constatée depuis plusieurs années, et même plus récemment en Europe.
  • une croissance du marché export où la part de la France s’est accrue depuis quelques années.
  • mais également, un bon fonctionnement de l’écosystème Défense où des processus solides permettent une bonne maitrise générale des programmes, un renforcement des relations entre les maîtres d’œuvre et sa base fournisseurs, encore récemment constaté lors de la crise COVID, et une action efficace des services étatiques au titre des exportations d’armement. Bien entendu, des progrès peuvent toujours être effectués pour améliorer la compétitivité des entreprises mais le système français permet de disposer d’une gamme de produits de défense généralement performants et donc compétitifs sur le marché export, source majeure de croissance du chiffre d’affaires et des résultats.

Les investissements en R&D de l’Etat, éventuellement complétés par celui des industriels, contribuent de façon essentielle à ce succès, tant pour le développement et la maturité des futures technologies que pour le développement des futures offres produits des industriels.

Q. Avez-vous une appréciation macroéconomique de la relation existante entre le chiffre d’affaires généré de l’industrie de défense et le nombre d’emplois en dépendant (en différenciant peut-être production/ingénierie) ?

R. Nous ne connaissons pas d’études générales en la matière, la difficulté principale étant d’identifier au sein du monde industriel les emplois relevant du domaine défense. Ces données sont d’ores et déjà difficiles à déterminer pour les industriels ayant des activités duales. S’il semble plus facile de les déterminer pour les pure player défense, la mesure du nombre d’emplois dans leurs propres bases fournisseurs, qui représente souvent une part importante, se heurte aux mêmes difficultés.

Nous pouvons néanmoins citer une étude menée il y a plusieurs années (2013) par MBDA sur les effectifs de la filière missile sur la base d’une analyse fine de sa base fournisseurs de rang 1, voire même dans certains cas de rang 2. Il en est alors ressorti que les activités de développement et de production correspondaient à un CA moyen respectivement de 200 k€ et 110 k€ par salarié.

Q. Quel est l’impact de l’industrie 4.0 sur l’évolution des retombées économiques de l’investissement de défense ?

R. Les technologies de l’industrie 4.0 regroupent l’ensemble des pratiques associées à la numérisation de la chaîne de valeur sur l’ensemble du cycle de vie du produit. Cela implique les technologies telles que le big data, l’internet des objets, la fabrication additive ou la robotisation. Elles ont et vont avoir un impact majeur dans le processus de conception et de production des équipements de défense (Droff et Rademacher, 2019). Cependant, à ce jour, aucune étude ne porte spécifiquement sur l’impact des retombées des technologies associées à l’industrie 4.0. Dans le domaine civil, il semble qu’aucune tendance majeure n’émerge au niveau macroéconomique (Acemoglu et Restrepo, 2019).

Q. Imaginez-vous un retour économique nettement moins bon pour les financements européens (FED ?) compte tenu des partenariats imposés, ou peut-on espérer un retour des autres maîtres d’œuvre européens vers nos sous-traitants ?

 R. Le retour économique se mesure en général en comparant l’effort financier consenti par les clients et les industriels concernés d’une part, la valeur du produit des études réalisées grâce à ce financement d’autre part. En ce qui concerne les le retour économique des financements FED, la réponse à cette question est encore difficile à donner. A titre de premiers éléments de réponse, on peut souligner les points suivants :

  • les études réalisées en coopération étant en général moins « efficaces » que celles menées dans un schéma classique Maître d’œuvre-Sous-traitant, le retour des études FED sera automatiquement moins efficace si les pays participant à cette étude considèrent ces financements FED comme un substitut et non comme un complément aux financements domestiques.
  • Si les budgets FED abondent les budgets domestiques, leur retour économique dépendra alors de trois critères qui font encore l’objet de discussions à ce jour : le montant de la part des coûts indirects des industriels non pris en charge par les études FED, les règles de propriété intellectuelle applicables au résultat de ces études, les règles éventuellement imposées sur l’utilisation de ces résultats à l’occasion d’opérations à l’exportation.

En revanche, dans le meilleur des cas, l’utilisation par les participants de l’ensemble des résultats des études FED alors qu’ils n’auront financé qu’une partie des coûts induits devrait conduire à un retour économique positif.

Enfin, si ces financements FED parvenaient à conduire in fine à la constitution de champions européens capables de rivaliser sur le marché mondial, leur résultat économique sera évidemment très positif.

Retrouvez l’intégralité du débat dans le replay du webinaire, disponible ici.


[1]     Étude des chercheurs du Cercle des économistes (2017) : Le multiplicateur est égal à 2 à 10 ans en France (i.e. pour 1 milliard de dépenses, il y a 2 milliards d’activité économique supplémentaire dans 10 ans).

[2]     Multiplicateur fiscal égal au ratio entre les retombées fiscales directes ou indirectes de l’activité de la filière missiles en France et le montant du financement étatique en R&D reçu par cette même filière (Martin, 2013)

Bibliographie :

Acemoglu D. et P. Restrepo (2019), Automation and new tasks : how technology displaces and reinstates labor, Journal of Economic Perspectives, 33(2), 3-30

Andrieu Y.-M., T. Aunay et S. Moura (2021), Les entreprises fournisseurs de la défense : 18 Mds € d’achats en 2020 aux entreprises résidentes, EcoDef n°182

Belin J. (2015), Les entreprises françaises de défense : caractéristiques économiques et financières, Revue Défense Nationale, 780, 28-33

Belin J., M. Guille, N. Lazaric et V. Mérindol (2019), Defense firms adapting to major changes in the R&D funding system, Defence and Peace Economics, 30(2), 142-158

Droff J. et B. Rademacher (2019), MCO 4.0, le potentiel des technologies de l’industrie 4.0 appliquées au maintien en condition opérationnelle des équipements de défense, Étude de l’IRSEM, 65

Fontanel J. et J.-P. Hébert (1997), The end of the “French grandeur policy”, Defence and Peace Economics, 8(1), 37-55

Goel R.K., J.E. Payne et R. Ram (2008), R&D expenditures and US economic growth: A disaggregated approach, Journal of Policy Modeling, 30, 237-250

Moura S. et J.-M. Oudot (2017), Performances of the defense industrial base in France: the role of small and medium enterprises, Defence and Peace Economics, 28(6), 652-668

Malizard J. (2013), Opportunity cost of defense: an evaluation in the case of France, Defence and Peace Economics, 24(3), 247-259

Malizard J. (2015), Does military expenditure crowd out private investment? A disaggregated perspective for the case of France, Economic Modelling, 46, 44-52

Malizard J. (2020), L’impact économique de la défense : une approche globale, Revue Défense Nationale, 832, 43-48

Martin O. (2013), L’efficacité économique de la dépense de défense, Revue Défense Nationale, 757, 35-40

Mazzucato M. (2013), The entrepreneurial State: debunking public vs. private sector myths, Anthem Press

Moretti E., C. Steinwender et J. Van Reenen (2021), The intellectual spoils of war? Defense R&D, productivity and international spillovers, document de travail

Ruttan V. (2006), Is war necessary for growth?, Oxford University Press

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